Invité du festival Rue des Livres à Rennes, l’écrivain Alex Cousseau présente son roman d’aventure historique dont l’héroïne, Lison, quitte le Finistère du XVIIIᵉ siècle pour un voyage imprévu vers les mers du Sud. Entre documentation historique, légendes bretonnes et goût pour les personnages marginaux, l’auteur livre un récit Courir le vaste monde où l’aventure maritime devient aussi une exploration humaine. Entretien avec Alexis Cousseau.

Vous êtes invité au festival Rue des Livres à Rennes. Cette invitation a-t-elle une signification particulière pour vous ?
Alex Cousseau :
Oui, forcément. J’ai vécu à Brest pendant une grande partie de mon enfance et de mon adolescence, et aujourd’hui je vis toujours dans le Finistère, dans les Abers, face à l’île d’Ouessant. Y venir parler d’un livre qui commence justement dans cette région, c’est assez naturel. La Bretagne a toujours été un territoire qui nourrit mon imaginaire. Certes, ce roman se situe au XVIIIᵉ siècle dans un paysage humain différent de celui d’aujourd’hui. Mais c’était l’occasion pour moi de redécouvrir ces lieux à travers la recherche et la documentation. En écrivant un roman historique, on découvre finalement beaucoup de choses que l’on ignorait.
Ce retour en Bretagne, et particulièrement dans un festival comme Rue des Livres, donne l’occasion d’échanger avec des lecteurs s.
Votre roman commence dans le nord du Finistère. Pourquoi ce point de départ ?
Alex Cousseau : J’ai écrit d’autres récits d’aventure qui démarrent ailleurs dans le monde, mais là je voulais ancrer l’histoire dans un endroit familier. L’histoire commence en Bretagne, mais elle ouvre très vite vers des horizons lointains, vers l’océan indien. Ce qui m’intéressait, c’était ce mouvement entre un territoire très concret, très local, et une aventure maritime qui entraîne les personnages vers des terres presque inconnues. Pour ce type de récit, le XVIIIᵉ siècle est une période fascinante. C’est le temps des explorations maritimes dans des endroits du monde encore mystérieux.
Votre livre semble très documenté. Comment avez-vous travaillé la dimension historique ?
Alex Cousseau : Quand j’ai commencé à écrire ce roman, il y a environ cinq ans, mon fils postulait pour partir dans les Terres australes et antarctiques françaises dans le cadre de ses études en environnement. Il rêvait d’aller sur des îles comme Kerguelen, Amsterdam ou Crozet, dans ces territoires très isolés, inhabités ou presque, où vivent surtout des oiseaux et des animaux. Finalement, il n’a pas pu y aller, mais en me documentant avec lui j’ai découvert ces endroits qui m’ont immédiatement fasciné. Je suis allé là-bas par l’imaginaire et par la recherche documentaire, pendant que lui rêvait d’y aller pour de vrai. C’est souvent comme cela que naissent mes livres : à partir d’une curiosité ou d’un désir, je pars vers un territoire ou une époque.
Lison, votre héroïne, semble très différente des femmes de son époque. Était-ce une volonté ?
Alex Cousseau :
Oui et non. Elle est effectivement décalée par rapport à ce que l’on attend d’une jeune fille de son milieu à cette époque. Mais en même temps, elle ne part pas à l’aventure par ambition ou par volonté de devenir une héroïne. Elle se retrouve embarquée clandestinement à la suite d’une série de malentendus. Dans l’écriture, c’était un peu la même chose pour moi. Je savais où je voulais aller géographiquement, mais je ne savais pas exactement tout ce qui allait arriver aux personnages. Cette part d’inattendu donne aussi beaucoup de liberté à l’histoire.
Les légendes bretonnes occupent une place importante dans le roman. Pourquoi ce choix ?
Alex Cousseau : Quand je m’intéresse à un lieu ou à un peuple, je m’intéresse toujours à son imaginaire. Dans d’autres livres, je me suis documenté sur les traditions orales des Inuits ou de peuples d’Amazonie. Là, je me suis dit que je pouvais faire la même chose avec la Bretagne. Certaines légendes m’étaient déjà familières, d’autres beaucoup moins. Dans le roman, elles passent par la voix du père de Lison, un personnage un peu fantasque qui raconte ces histoires en les transformant. C’est d’ailleurs le principe même des traditions orales : les récits se modifient à chaque génération. Je me suis donc permis moi aussi de les transformer, de jouer avec elles pour en faire quelque chose de vivant et parfois de ludique.
Votre roman fait aussi apparaître Jeanne Barret, figure historique du XVIIIᵉ siècle. Pourquoi l’avoir intégrée à l’histoire ?
Alex Cousseau : Jeanne Barret est une figure fascinante. C’est la première femme à avoir fait le tour du monde, déguisée en homme, à bord de l’expédition de Bougainville. Dans mon roman, les personnages passent par l’île de France, l’actuelle île Maurice, où elle a vécu plusieurs années. Il m’a donc semblé intéressant de la faire apparaître. Dans l’histoire, c’est elle qui aide Lison à accoucher. Mais au-delà de ce clin d’œil historique, ce personnage correspond aussi à quelque chose qui m’intéresse beaucoup : les figures marginales, celles qui n’occupent pas forcément la place centrale dans les récits officiels de l’histoire.
Justement, vous dites préférer raconter l’histoire des “petits gens”. Pourquoi ?
Alex Cousseau : Je suis souvent plus intéressé par les perdants que par les gagnants, par les anonymes plutôt que par les héros. Les récits historiques officiels parlent beaucoup des puissants, des chefs, des explorateurs célèbres. Mais il y a aussi toutes les autres vies autour. Les femmes, les gens issus de milieux modestes, les peuples éloignés des centres de pouvoir… Lison cumule plusieurs formes de marginalité : elle est femme, elle vient de la campagne bretonne et elle se retrouve dans un monde dominé par les hommes et par la hiérarchie maritime. Ce décalage donne une perspective différente sur l’aventure.
Que représentent pour vous les rencontres avec le public dans un festival comme Rue des Livres ?
Alex Cousseau : C’est très important. Les livres comme celui-ci restent souvent assez discrets. On peut recevoir un prix ou quelques critiques positives, mais cela ne garantit pas forcément une grande visibilité. Les festivals permettent de rencontrer les lecteurs, de parler du livre, de lire un extrait, d’expliquer comment il est né. Parfois je rencontre des classes qui n’ont pas encore lu le roman, mais à qui on en a présenté un passage. C’est déjà une manière d’ouvrir une porte. Pour moi, ces rencontres servent surtout à donner envie de lire.
Vous proposez aussi une lecture dessinée musicale pendant le festival. En quoi consiste-t-elle ?
Alex Cousseau : Je viens avec l’illustrateur Charles Dutertre et le musicien Adrien pour une lecture dessinée musicale. Pendant que je lis une grande partie d’un livre, l’illustrateur dessine en direct et ses dessins sont projetés sur un écran, tandis que la musique accompagne la lecture. Le livre s’appelle Bonne aventure et compagnie. C’est une histoire très différente de mon roman d’aventure historique. On y suit des petits animaux qui vivent dans la forêt et qui cherchent à faire de la musique avec ce qu’ils trouvent autour d’eux : des papiers de bonbons, la pluie sur un lac, des sons du quotidien. C’est un moment assez ludique et poétique.
On a l’impression que vous écrivez des livres sérieux sans vous prendre trop au sérieux. Est-ce important pour vous ?
Alex Cousseau : Oui, je crois que c’est essentiel. Même quand il y a des thèmes sérieux dans mes livres, l’écriture doit rester un plaisir. Courir le vaste monde est un roman qui a demandé beaucoup de travail, de recherche, mais j’ai aussi pris énormément de plaisir à le faire. Les personnages m’ont accompagné pendant plusieurs années : Lison, son frère, leur père qui raconte des légendes… J’ai passé quatre ans avec eux pendant l’écriture. Pour moi, c’est ça aussi la lecture et l’écriture : passer du temps avec des personnages auxquels on s’attache.


